Ce parc est vraiment beau...
De grands arbres, des bancs confortables. J'aime faire ma promenade ici, tous les jours. J'ai le temps de penser sans être dérangée. Je n'aime pas qu'on me dérange, voyez-vous, parce que ça me met tout de suite mal à l'aise. Heureusement, dans les moments difficiles de ma vie, j'ai toujours senti une présence qui m'aidait.
Vous n'avez pas l'impression, parfois, que quelqu'un veille sur vous ? Un ange gardien, en quelque sorte ? Moi, si, et depuis que je suis toute petite. Mon père s'était remarié avec une femme qui me détestait. Elle était odieuse avec moi. Un jour, elle est tombée dans l'escalier de la cave ; elle ne s'est pas relevée. Bien fait pour elle ! C'est là que j'ai senti qu'une force supérieure me protégerait toujours. C'était comme si quelqu'un avait décidé que cette femme était mauvaise pour moi et avait décidé de la faire mourir. Ma vie s'en est trouvée transfigurée, même si papa a eu du mal à s'en remettre.
Mes années d'adolescence ont été bien mornes. J'étais interne dans un pensionnat de bonnes s½urs sévères. Combien de fois j'ai rêvé de m'enfuir de cet endroit sinistre où les punitions étaient si dures ! J'avais quand même parfois un peu de réconfort. Sans doute était-ce mon ange gardien qui me faisait des clins d'½il : je savais que c'était lui qui mettait des souris mortes sur la chaise de s½ur Jeanne. Ou qui enduisait sa jupe de colle forte, ou qui mettait des araignées – elle en avait horreur ! – dans son tiroir. Bref, ces mille et une petites vengeances prouvaient que je n'étais pas oubliée.
Plus tard, j'ai trouvé un emploi chez un assureur. Anita, une collègue, était désagréable avec moi. En plus, elle était toujours trop décolletée et trop maquillée. Tous les hommes se retournaient sur elle. Elle se moquait de moi parce que je n'avais personne dans ma vie. C'était vrai que j'étais seule, mais elle n'avait pas besoin de me le rappeler à tout bout de champ. Ses piques ont duré plusieurs semaines, puis, un matin, pas d'Anita. On a appris qu'une voiture lui avait foncé dessus la veille au soir. Un amant éconduit sans doute. Je suis allée la voir à l'hôpital ; elle n'était pas bien belle avec ses jambes cassées et ses côtes fracturées. Elle a beaucoup appréciée ma visite. Elle ne s'est plus jamais moquée de moi après.
C'est même elle qui m'as fait rencontrer mon mari, Victor. Il était ouvrier dans un garage, à l'époque, puis, au fil du temps, il en est devenu le gérant. Nous n'avons pas eu d'enfant, c'est un grand regret. Peut-être est-ce pour cela que mon Victor s'est éloigné de moi. Après dix ans de mariages, il a pris une maîtresse qui s'appelait Lili. Que pouvait-je faire contre cela ? Un soir, il est revenu abattu, fou de douleur, même : sa maîtresse avait eu un accident de voiture et elle était morte sur le coup. Elle avait raté un virage dangereux et s'était retrouvée dans le ravin. Je la connaissait bien, cette route, et ce virage aussi : il faisait un angle brusque. Un obstacle inattendu sur la route, une voiture qui surgit sans prévenir...zou ! dans le décor. La pauvre Lili avait dû perdre le contrôle de son véhicule... Là encore, une petite voix m'avait soufflé qu'elle avait eu une punition divine. Piquer le mari d'une autre, c'est mal. Pourtant, mon Victor n'est pas resté à la maison. Il a demandé le divorce peu après. Je me suis à nouveau retrouvée sans homme.
Ma vie a suivi son cours, tranquille. D'autres personnes mal intentionnées ont jalonné ma route, et, bien souvent, mon ange gardien a été là pour me protéger. Je me souviens de cette concierge un peu trop fouineuse, par exemple. Elle n'arrêtait pas de m'épier, de me poser des questions sur mon travail, ou ma famille. Elle aussi s'étonnait que je sois seule. Un jour elle a pris une trop forte dose de médicaments. Elle n'avait pas dû lire la notice. Du coup, à son retour de l'hôpital, elle est restée cloîtrée dans son logement. Quelle joie de ne plus se sentir observée !
Il y a eu l'histoire avec ma cousine Solange, aussi. Elle lorgnait une part de l'héritage de papa. Elle, elle est morte électrocutée dans sa baignoire. Quelle idée, aussi, de laisser son fer à friser branché à côté ! Je ne l'aimais pas beaucoup, cette cousine. Je n'ai pas été trop triste. Et puis, comme ça, il n'y a plus eu de problèmes avec mon héritage. Tout cela m'a donné une sorte de détermination, comme quoi je serai toujours sous la protection d'une force bienveillante. Quand, dans mon existence, surgissait un problème, la solution ne se faisait pas attendre. Parfois radicale, certes, mais il se passe des choses tellement bizarres dans la vie n'est-ce pas ?
« Alors, Sophie, encore perdue dans vos pensées ? »
C'est le gentil docteur Jérôme qui vient me chercher. Il me fait ma piqûre tous les jours depuis que je suis ici. Il paraît que j'ai un trouble grave du comportement, une tendance à la schizophrénie. On m'as expliqué ce que ça voulait dire : dédoublement de la personnalité. Je n'ai jamais bien compris ce que cela voulait dire exactement, mais, en tout cas, c'est grâce à ça que je suis hébergée dans ce bel hôpital de haute sécurité où le parc est si joli...
FIN